LA LITTÉRATURE POUR LES JEUNES !

« Je n’ai pas tenu le compte des ouvrages que j’ai écrits, je ne sais pas précisément combien ils sont. Plus de cinquante, c’est sûr, dont certains sont très minces. Mais je me souviens très précisément du moment où l’éditrice Geneviève Brisac m’a appelée pour m’annoncer qu’elle publierait le premier d’entre eux. C’était il y a trente ans et j’étais la mère de deux jeunes enfants. Jai 65 ans aujourd’hui et mes trois enfants sont largement adultes. Ils n’ont jamais montré un grand désir de lire ce que leur mère écrivait – ce qui leur a épargné de découvrir à quel point je les avais pillés. Ma fille avait dix ans quand j’ai écrit « Verte », que de nouveaux enfants de dix ans lisent depuis vingt-sept ans comme s’il avait été publié hier.

Mes propres enfants, et d’autres que j’ai connus, ont été pour moi une source inépuisable d’émotions, d’émerveillement, d’amusement, et fatalement d’inspiration. Mais surtout, ils ont joué un rôle d’amorce. À travers eux, comme cela arrive à tous les parents, j’ai retraversé ma propre enfance. Mes histoires viennent de là. J’y ai trouvé une joie que je n’attendais pas et que j’ai recherchée de livre en livre. Je ne pense pas avoir imité l’enfance, en écrivant pour elle. J’y suis revenue, je m’y suis réfugiée. Voilà pourquoi peut-être j’ai le sentiment d’écrire toujours le même livre, sous des formes et à des longueurs légèrement différentes. Voilà aussi pourquoi je suis incapable décrire un album pour les tout-petits, ou un roman pour les jeunes adultes. Mon enfance à moi se situe entre sept et treize ans. Jai oublié l’avant et l’après n’a dans mon souvenir plus rien d’enfantin. »

À une époque qui semble très lointaine - il y a une vingtaine d’années, je m’entendais souvent dire que j’écrivais « pour les filles ». Je me souviens de professeurs qui regrettaient de ne pouvoir donner mes livres à lire à leurs classes, qui comptaient des garçons. Ce reproche (c’en était un) n’était pas seulement exaspérant, il était injuste. Dans mes livres reviennent des Henri, des Joseph, un Antoine, un Élie et un Sam, et je parle là des rôles principaux. Mais j’ai fini par me dire qu’il cachait sa part de vérité, maladroitement exprimée : ce n’est pas tant que j’écrivais « pour les filles », c’est que j’écrivais « comme une fille ». Meilleure pour la peinture psychologique que pour l’action, le dialogue que la description, le détail que le plan d’ensemble. À cela je n’ai rien à opposer, si ce n’est de m’interroger sur le présupposé qui assigne les garçons. Mais je n’ai pas eu le choix. En dépit de mon admiration pour les grandes fresques trépidantes, je suis incapable de les écrire. Je m’en tiens à ce que je sais faire. Et le temps passant, ce qui semblait jouer en ma défaveur s’est renversé. Avec « Verte », des quantités de jeunes garçons se sont retrouvés sans déplaisir dans l’histoire transparente d’une fillette qui entre d’adolescence. Pour autant, ni les préjugés ni les assignations n’ont vraiment disparu et c’est parfois sous le manteau que je dois toujours dédicacer « Le journal d’Aurore » à un jeune garçon qui tient à sa réputation.

La grande révélation de ces désormais trente ans d’écriture, c’est le temps. Je ne l’avais pas calculé, il s’est présenté à moi le jour où une jeune femme flanquée d’une fillette d’une dizaine d’année est venue me demander une dédicace. Elle avait lu ce livre autrefois, dans son enfance, et elle voulait maintenant que sa fille le découvre. C’est une émotion merveilleuse de voir le temps incarné. Beaucoup de gens prétendent qu’ils ne se voient pas vieillir, moi si. Mais avec sérénité, mes livres vieillissent beaucoup moins vite que moi.